Numéro 17, suite de l’article p12 sur Etienne Dolet

17 janvier 2012 at 11:10

Voici le texte complete de l’essai de Jean-Claude Chauve, dont un extrait figure à la page 12 du numéro 17 du journal Belleville notre quartier :
Le 3 août 1546, Place Maubert à Paris dans le 5ème arrondissement, la foultitude parisienne se réjouissait (mais se réjouissait-elle vraiment ?) autour d’un barbe-cul géant dont l’honorable viande, la viande est toujours l’honneur des barbe-culs, n’était autre qu’Etienne Dolet. Malheureusement pour les convives, la grillade ne devait être qu’alléchante puisque déjà à cette époque, le cannibalisme était strictement interdit. De toute façon, piètre consolation pour les gourmands, la viande était trop cuite. Dommage, car elle ne manquait pas de sel.

D’origine orléanaise, à l’âge de douze ans Etienne Dolet s’installe à Paris pour y étudier sous la tutelle de Nicolas Bernard. Cinq ans plus tard, il part pour Padoue, ville universitaire où il étudie le panthéisme, le matérialisme et le cicéronisme. Cette éducation, surlignée par son engouement pour l’œuvre de Cicéron, trace dors et déjà sa destinée et le conduit inexorablement au grillardin des sorbonnards et de ses futurs concurrents. En attendant, ses connaissances le font remarquer par l’évêque Jean de Langeac, ambassadeur de Venise, qui l’embauche comme secrétaire. Et, c’est à Venise qu’Etienne et Elena tombent amoureux l’un de l’autre, peu de temps malheureusement, Elena décédant quelques mois après leur rencontre, laissant son amant dans un puits de tristesse mais allumant chez lui le feu de l’écriture grâce aux vers qu’il écrit pour elle. Lui, qui comme son maître Cicéron est orateur, prend conscience du pouvoir de l’écriture.
Départ Cité des Doges, arrivée cité de l’inquisition : Toulouse. Etienne Dolet formé au matérialisme, au panthéonisme et au cicéronisme, tout ce que l’église déteste, arrive dans la ville, siège social des dominicains. Il s’inscrit donc à l’Université dont François Rabelais, son futur ami et ex-ami, dira dans son Pantagruel « De là, vint à Toulouse, où apprit fort bien à danser et à jouer de l’épée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de la dite université : mais il ne demeura guère, quand il vit qu’ils faisaient brûler leurs régents vifs comme harengs. » Ce qui arriva, entre autres, à son professeur Caturce qui eut une grande influence sur lui. Très vite, Etienne Dolet est dans le collimateur des autorités. Cependant, comme il était d’usage dans toutes les universités, chaque pays ou régions étaient représentés par des associations d’élèves. Etienne fût élu orateur de l’association des élèves français. Etienne est fougueux. Il dénonce les superstitions des toulousains et les accuse de barbarie. Extraits : « Pourquoi hésiterais-je à les stigmatiser du nom de barbares, ceux qui préfèrent la sauvagerie primitive à la libre pensée qui crée l’homme ? » et encore « Qui ne verrait dans de semblables actes des hallucinations de gens ivres plutôt que de sages décisions ? ». il semble qu’Etienne se fasse remarquer…Il est puni, emprisonné, ce sera la première d’une longue série de jugements et d’emprisonnements qui l’emmèneront au bûcher, et il est banni de la bonne ville de Toulouse. Nous sommes en 1534 Etienne a 25 ans.

Il arrive à Lyon, bien décidé de régler ses comptes avec ses ennemis. Il rencontre l’imprimeur Sébastien Gryphe qu’il presse, si je puis dire, d’imprimer trois manuscrits afin qu’ils soient publiés sans délais : Les deux discours contre Toulouse sortent six semaines après son arrivée à Lyon. Dorénavant, ces ennemis n’auront de cesse qu’il soit puni, emprisonné voire plus si possible. Ca ne l’empêche pas de se marier, d’avoir un fils et de créer une entreprise d’imprimerie qui emploiera une dizaine de compagnons et d’apprentis et qui lui permettra d’imprimer des auteurs comme Clément Marot, François Rabelais, qui se fâche avec lui pour avoir imprimé sans son consentement une version non expurgée du Pantagruel comme la Sorbonne, qui ne rigolait pas, l’avait exigé de lui… Et d’autres classiques grecs et latins. Etienne Dolet imprime aussi toute une série de petits livres d’inspiration chrétienne. Pour les humanistes progressistes de l’époque, la libre pensée n’est pas incompatible avec les religions ; pourtant, leurs ennemis sont autant les catholiques que les Calvinistes… Mais leur foi est très ancrée. Son imprimerie, Etienne Dolet dont l’enseigne est une doloire (doloire/dolet) et la devise : Je dégrossis et polis à la perfection tout ce qui est rugueux et grossier, Etienne Dolet donc la doit à une faveur de François premier de pouvoir imprimer pour dix ans. Aux ennemis de la Sorbonne viennent se joindre ses concurrents dont peu se soucient de la qualité de ce qu’ils impriment. Colère, jalousie et, pire, envie. Etienne Dolet va faire des aller et retours entre la vie libre et le milieu carcéral. Chaque fois, sauf la dernière, François premier, sans doute sous la douce pression de sa sœur Marguerite de Navarre, femme lettrée, défenseure des humanistes et du progrès, sauvera Etienne in extremis sinon de la prison, mais au moins du bûcher. Début 1544 il est victime d’un complot : on trouve aux portes de Paris un ballot de livres interdits provenant de Genève et portant son nom. Le 6 janvier il est incarcéré mais arrive à prendre la fuite. De son exil, dans le Piémont, il écrit Le second enfer où il plaide son innocence auprès du roi. Le 7 septembre, repris, il est emprisonné à la Conciergerie d’où il sortira deux ans plus tard pour être mené place Maubert et y être brûlé, reconnu coupable de blasphème, sédition et d’exposition de livres interdits et damnés. Ce faisant, les puissants brûlaient un corps sans se douter qu’ils attisaient un esprit.

Le 19 mai 1889, sous la troisième république, en période de laïcisation des institutions, fut inaugurée, place Maubert, une statue d’Etienne Dolet. En 1944, sous l’occupation nazie, la statue d’Etienne Dolet a été détruite…Aucun gouvernement n’a, jusqu’à ce jour, redressé ce symbole de progrès et de liberté qu’a représenté Etienne Dolet. Simple oubli ?

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Les conseillers Quartier Belleville, Paris 20ème


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